Grandir à l’ère des écrans.

« Les jeunes accros ne sont plus capables de prêter attention à autre chose »

J’ai lu récemment une interview de la psychologue clinicienne Sabine Duflo dans Le Figaro. Une lecture qui ne laisse pas indifférent et qui mérite que l’on prenne quelques minutes pour y réfléchir.

Pendant longtemps, nous avons considéré les réseaux sociaux comme un simple loisir. Un passe-temps parmi d’autres. Pourtant, la réalité semble bien plus complexe.

Selon cette spécialiste, le problème ne se limite pas à TikTok ou Instagram. Les jeux en ligne les plus populaires utilisent les mêmes recettes : notifications permanentes, récompenses immédiates, contenus toujours plus courts et plus nombreux. Tout est pensé pour retenir notre attention le plus longtemps possible, et certains ados commencent à trouver le sommeil à 3h du matin.

Le plus inquiétant, c’est que ces mécanismes ne s’adressent pas à des adultes capables de prendre du recul, mais à des enfants et des adolescents dont le cerveau est encore en plein développement.

Parfois, je regarde un adolescent faire défiler son écran du bout du pouce pendant de longues minutes. Alors je me pose une question toute simple : est-ce encore lui qui pilote son téléphone… ou son téléphone qui pilote déjà une partie de sa vie ?

Les chiffres évoqués dans cette interview donnent le vertige. Certains adolescents passent plus de huit heures par jour devant leur smartphone. Huit heures durant lesquelles ils ne lisent pas, n’observent pas ce qui les entoure, ne s’ennuient pas non plus. Or l’ennui est souvent le point de départ de l’imagination, de la créativité et de nombreuses découvertes.

À quinze ans, je ne savais même pas ce qu’était un écran. Il faut dire qu’il n’y en avait tout simplement pas dans notre quotidien. Avec les copains, on fabriquait des lance-pierres avec une branche en Y et un morceau de chambre à air. Notre plus grand défi consistait à essayer de dégommer quelques bouteilles de Coca vides alignées au fond d’un terrain. Je souris en repensant à cette époque. Non pas parce qu’elle était meilleure, mais parce qu’elle était différente. Nous inventions nos jeux, nous courions partout et nous passions parfois toute une journée dehors sans nous demander où était passé le temps.

Aujourd’hui, les enfants disposent d’outils extraordinaires. En quelques secondes, ils peuvent visiter un musée à l’autre bout du monde, apprendre une langue, créer une vidéo ou discuter avec une intelligence artificielle. C’est une chance incroyable. Mais lorsque ces mêmes outils sont conçus pour retenir leur attention le plus longtemps possible, la frontière entre le loisir et la dépendance devient de plus en plus floue.

La psychologue décrit des conséquences qui s’accumulent comme des dominos : sommeil perturbé, difficultés de concentration, baisse des résultats scolaires, perte de confiance en soi, incapacité à prendre du recul. Sans oublier une exposition permanente à des contenus de plus en plus violents ou provocateurs, simplement parce qu’ils génèrent davantage d’engagement.

Je ne suis pas psychologue. Je ne prétends pas détenir la solution. En revanche, je suis convaincu d’une chose : nous avons créé une économie où l’attention est devenue la ressource la plus précieuse. Chaque minute passée devant un écran représente une victoire pour une plateforme.

Et c’est peut-être là que se situe le véritable débat.

Le smartphone n’est pas un ennemi. Les réseaux sociaux ne sont pas mauvais par nature. J’utilise moi-même la technologie chaque jour, avec plaisir, et je développe même des applications pour iPhone à partir d’une feuille blanche. Je mesure chaque jour tout ce qu’elle peut apporter lorsqu’elle est pensée pour simplifier notre vie ou stimuler notre curiosité. Mais je crois tout autant que la technologie devrait nous rendre plus libres, pas plus dépendants.

La question n’est donc pas de savoir s’il faut interdire ou autoriser. Elle est de savoir quel monde nous voulons construire pour les générations qui arrivent. Un monde où les algorithmes décident de ce qui mérite notre attention, ou un monde où chacun garde la capacité de choisir ce qu’il regarde, ce qu’il lit et ce qu’il pense.

À force de vouloir capter chaque seconde de l’attention de nos enfants, nous prenons peut-être le risque de leur faire perdre quelque chose d’infiniment précieux : leur curiosité, leur esprit critique et leur capacité à s’émerveiller devant le monde réel.

Cette interview m’a rappelé une évidence que nous oublions parfois : le temps est une ressource limitée. La manière dont nous choisissons de l’offrir à nos écrans façonnera sans doute la société de demain. Et cette responsabilité ne concerne pas seulement nos enfants. Elle nous concerne tous.

Finalement, en écrivant ces quelques lignes, je repense à mon vieux lance-pierre. Je ne le regrette pas pour ce qu’il était, mais pour ce qu’il représentait : une enfance où il fallait inventer ses aventures. J’espère simplement que les générations qui grandissent aujourd’hui continueront, elles aussi, à lever les yeux de leurs écrans assez souvent pour en vivre de vraies.

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