Les enfants du bassin

En regardant cette photo prise au Pouliguen en 1959 par Robert Doisneau, je ressens quelque chose de difficile à expliquer.

On y voit des enfants autour d’un bassin, occupés à faire naviguer de petits voiliers. Rien d’extraordinaire, et pourtant tout est là. L’insouciance. La liberté. La confiance.

Cette image me ramène immédiatement à ma propre enfance. Je revois les bacs à sable de la cité HLM où nous vivions. Ma mère me laissait partir seul avec ma pelle et mon râteau. J’y passais parfois des heures, sans téléphone, sans montre, sans surveillance permanente. À l’époque, cela semblait normal.

Aujourd’hui, beaucoup de parents trouveraient cela impensable.

Je me garde bien de tomber dans le traditionnel « c’était mieux avant ». Ce serait trop simple. La médecine a progressé, les communications sont extraordinaires, nous voyageons davantage, nous avons accès à une quantité de connaissances inimaginable il y a soixante ans.

Mais quelque chose s’est tout de même perdu en chemin.

Je me demande parfois si nous n’avons pas aussi perdu une partie de notre exigence éducative. Bien sûr, il existe aujourd’hui d’excellents parents, investis et attentifs. Mais j’ai souvent le sentiment que l’autorité, le respect des règles et la notion même de limites sont devenus plus difficiles à transmettre. À force de vouloir tout expliquer, tout négocier ou tout relativiser, certains repères qui structuraient autrefois la vie en société semblent s’être estompés. Je ne prétends pas détenir la vérité, comme dans mon précédent billet, mais il m’arrive de penser que certaines violences et certains comportements que nous constatons aujourd’hui trouvent aussi leur origine dans cette évolution.

Peut-être est-ce aussi cette forme de sérénité collective qui s’est peu à peu effacée. Celle qui permettait aux enfants d’explorer le monde avec davantage de liberté. Celle qui autorisait les parents à desserrer un peu leur étreinte sans être rongés par l’inquiétude.

L’actualité récente n’aide pas à voir les choses autrement. La disparition de cette jeune fille dans la région de Toulouse et d’Auch bouleverse beaucoup de monde. Comme souvent dans ces circonstances, on se surprend à espérer une bonne nouvelle, tout en redoutant le pire.

Ces événements nous rappellent brutalement pourquoi les parents sont devenus si prudents.

Alors je regarde cette photographie encore une fois.

Je vois des enfants qui jouent au bord de l’eau, des parents probablement occupés ailleurs, et une époque où personne n’imaginait que cette scène deviendrait un jour presque émouvante de simplicité.

La photo n’est pas seulement un souvenir du passé. Elle nous rappelle ce que nous aimerions encore offrir aux enfants d’aujourd’hui : le droit d’être insouciants.

Et finalement, c’est peut-être cela qui me rend un peu mélancolique. Non pas la nostalgie de ma propre enfance, mais l’idée que les enfants d’aujourd’hui doivent parfois grandir avec des inquiétudes qui n’étaient pas les nôtres.

J’espère simplement qu’un jour, eux aussi pourront regarder leurs photos d’enfance avec le même sourire tranquille que celui qui me vient en observant ce bassin du Pouliguen.

Même si, entre-temps, le monde a beaucoup changé.

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